Elle rode depuis deux siècles. Les négriers l’ont laissée pour morte sur la plage, dans la baie
désertée.
Dès son réveil, elle ramasse des fruits pour calmer sa faim. Elle a beau ouvrir grand la
bouche, elle mord le vide.
De rares touristes ivres de soleil sentent parfois confusément sa présence.
Les gens du lieu la connaissent bien. Elle s’appelle Dinorah et a toujours faim.
La chaîne se rompt sèchement.
Le fil se détend peu à peu.
La chair deviendra mémoire
Souvenir aigu du temps des
" J'aurais dû, si j'avais pu,
Si j'avais su ".
Ce que l'on donnerait pour
Ressouder les maillons
Renouer la vie effilochée?
Son âme, sûrement.
Ce que l'on donnerait pour
Être bien certain d'avoir dit
Un dernier " Je t'aime ",
Qui étrangle?
Son coeur, carrément.
Reprendre le fil, le renforcer
Par l'amour légué,
Saisir le jour,
Sentir la vie, à chaque
Bouffée d'air en soi,
Sur soi...
Agir la vie, bien
Accrochée au nouveau fil.
Tous les après-midis, lorsque le temps n'est pas trop à la pluie, Marthe va prendre une marche,
pendant que Romain joue au "500" à l'Age d'or. Elle se rend au promontoire surplombant
la rivière, tout près du barrage. Tous les après-midis, Rolland, prétextant des fourmis
dans les jambes, laisse Roberte à ses mots croisés géants d'Allo-Police. Il ne part jamais
du même côté, afin de déjouer les commères du voisinage. Marthe ne regarde jamais de quel
côté Rolland arrivera. Elle joue à se laisser surprendre, à deviner la présence de cet homme.
Un jour, elle le sait, Rolland ne viendra pas, ne viendra plus.
S’éveiller avant les écureuils, les empêcher de grignoter les derniers biscuits.
Bien ramasser les journaux couvertures, afin de ne pas trop froisser les colocs,
joggeurs matinaux.
Partir d’un bon pas, profiter des largesses de ce jour…
Petit matin au parc
La fleur occupe tout l'espace. Elle éclate au grand jour, loin de l'ordre stérile des rangées.
Elle offre ses pétales à la bise, son pollen à l'abeille. Même flétrie, elle ira enrichir les
voisines et la progéniture. Sa couleur la détache de la verdure, comme pour mieux s'y
harmoniser. Harmonie du jour, harmonie du soir. Susan et Marguerite interpellent Dahlia.
Elles se voient du coin de l'oeil, clignent et s'enlacent de la tige.
Mes racines courent à la cime, elles s'éparpillent sous la bise automnale, découvrant à chaque
chute une nouvelle terre, une essence nouvelle. Mes racines procèdent souvent du chêne et du
saule, parfois de l'eucalyptus et du bambou, toujours d'un peu de sorbier. Mes racines sont là
où le vent m'emmène.
De quelle «souche» suis-je? Ce texte m’a été inspiré après mon départ pour l’Ontario il y a
quelques années. Mes amis québécois me reprochaient d'abandonner le Québec. Mon père était acadien
de Nouvelle-Ecosse, exilé à Montréal pour trouver de l’emploi. Ma mère du centre du Québec
et d’Abitibi, exilée à Montréal, et dont des parents sont dispersés au Canada, de l’Ontario
à la Colombie-britannique, et qui y vivaient en français. Mon nom, Cormier, désigne une espèce
d’arbre au bois dur comme ma tête. Aussi appelé sorbier.
Le vieux pommier ne prétend pas savoir, comme le chêne. Mais il reçoit les confidences des
amoureux en peine, des enfants qui jouent à s'égarer, du photographe qui s'étonne de sa
longévité...
La dent de lion, longtemps embusquée,
Se gavera bientôt des limbes tavelés,
Tentant de nous convaincre que, cette fois,
L'hiver ne viendra pas…
J’suis fatigué, Arthur,
J’ai la tête comme ces
Mille reflets: du très noir
“À quoi ça sert?” jusqu’à
L’éclatant “Que la soupe est bonne !”
J’suis fatigué, Arthur.
J'ai tout donné,
Maintenant je quémande.
Il fait beau aujourd’hui, Arthur.
Un beau hasard. J’aurais dû descendre et aller voir cet homme. San Antonio Texas, 1996.
Éclisses de feu,
Éclairs dans les yeux.
Élément purifiant, absolu.
Feu de paille, feu de brousse,
Flamme éternelle.
A-t-on le choix? Entretenir
Une petite flamme en veilleuse ou
Allumer quelque nouvel incendie?
L’écume se fige. Malgré le fracas, on laisse vagabonder le regard sur les vides qui
ceignent chacun des éclats. On voit alors danser les fantômes.
Hors du temps. Le temps avait suspendu le Temps. La brume isolait le village dans un cocon.
L'homme marchait, mais n'entendait pas le bruit de ses pas sur le trottoir de bois.
Quelques passants semblaient parler, mais aucun son ne lui parvenait. Il ne percevait que le
clapotis paresseux de la marée basse, qui ressemblait au son d'une barque à la dérive.
Il se retrouva au large. Inutile de chercher la Sirène, invisible. Mais elle était là,
mugissante, monotone, supposément pour avertir les marins du péril des récifs. Elle réussissait
à les attirer quand même, hypnotisés par la note. L'homme dans sa barque ne faisait
aucune manoeuvre. Sans destination, il ne goûtait que le voyage. Regardant par-dessus bord,
il la vit, comme un reflet se formant et disparaissant au gré de l'eau. Il voulait lui caresser
la joue, mais il courait un risque énorme. Elle pouvait se dissiper à jamais, ou l'engouffrer
dans un tourbillon inextricable. Elle lui sourit. Il tendit la main. L'homme sentit une chaleur
intense à l'épaule. Autour de lui surgirent des maisons aux couleurs vives. Son pied claqua
sur le trottoir. Le Temps était revenu.
Il y a longtemps que Vaclav n’appâte plus l’hameçon. Il laisse couler autour de lui les
harmonies de la Moldau.
Le Pêcheur de Prague
Mermoto ayant roulé tout l'été, se trouva fort dépourvue lorsque la bise fut venue.
Bébémoto, tout fringant, ayant à peine déployé son talent, n'avait aucune notion de ce
châtiment. Roues glacées, pneus gercés, guidons enneigés. Qui donc viendrait les délivrer?...
Les vacances s'étirent paresseusement. L'oasis au centre de la ville devient le lieu de toutes les confidences, des stratégies anti-parents et pro-amours...
Un hippopotame, on le sait, ça manque d'élégance. Ce trio somnolent est indifférent à nos opinions...
Le marchand de sable est passé… Il m'a laissé une plage. J'y tracerai lettres géantes et
arabesques, que la marée prochaine effacera. L'oiselle observatrice survolant la berge y
reconnaîtra des mots doux, des mots durs, tous trop usés, mais écrits pour elle. Elle ne voit
pas le message entier. Elle sait qu'elle doit faire vite, le temps est si court, et il est si
tard, mais chaque mot est si beau, le message importe-t-il vraiment ? Mais oui, elle veut
savoir, vraiment. Mais chaque mot est si beau, posé en contrepoint à son voisin : plaisir,
douleur, bonheur, rêve, liberté, passion, cri, déchirement, désir bandé, désir mouillé, chair
crainte, défi, am… Saura-t-elle un jour ? Elle voit dans une baie une maison, qu'elle sait château. Elle se pose au pied de la vague, qu'elle sait caresse. Le marchand ne viendra plus. La plage a disparu. Les vendeurs du temps, chuchote-t-on, ont volé le sable. Ils le brocantent pour la mesure du temps passé. Ceux qui n'ont plus de temps vont en quémander, paient le gros prix. Le sable qui prenait plaisir à chatouiller les pieds se voit contraint de fuir entre les doigts.
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